16 avril 2016

Réunion du Fokonolona à Akamasoa

Une tradition difficile à maintenir

Il y a une tradition à Madagascar qui consiste à réunir la communauté villageoise à chaque occasion qui se présente, afin de régler les problèmes de la vie collective.

Cette réunion du Fokolona est une des pierres angulaires de la bonne entente des membres d’une communauté, puisqu’alors tout le monde a la possibilité de parler, d’exprimer ses points de vue et ses souhaits, sans que personne ne puisse l’en empêcher.

Cette belle tradition est toujours en vigueur dans le pays. Mais malheureusement dans des endroits difficiles, où la mentalité du chacun pour soi commence à gagner le cœur des personnes, il est difficile de concrétiser ces réunions.

D’abord, parce que tout le monde n’y vient pas. Ensuite, parce que certains y viennent ivres, monopolisent la parole, et tournent en dérision la réunion.

Enfin, parce que ce qui est décidé n’est pas appliqué, par manque d’une autorité morale qui veille à la réalisation des propositions faites.

Une habitude à Akamasoa

A Akamasoa nous avons toujours réuni la communauté par villages. Et quelques fois aussi, des réunions d’hommes seulement, pour les responsabiliser davantage.

Ce matin, nous avons fait une de ces réunions avec les ouvriers maçons et main d’œuvre qui construisent les logements à Akamasoa.

Ils étaient à peu près 400 ouvriers que nous avons réunis, tout d’abord pour leur remonter le moral, et ensuite pour les faire réfléchir sur les engagements pris il y a un quart de siècle.

On sent que ces réunions doivent se faire régulièrement puisque cela aide à pacifier et unifier notre communauté. Or depuis le début de l’année nous n’avions pas réuni les maçons,  et aujourd’hui pour la première fois nous les avons rassemblés pour réveiller en eux l’union.

Et j’ai insisté plusieurs fois, durant mon intervention, sur le fait que c’est l’union qui fait la force, et que l’union est le fruit de l’engagement de tout un chacun.

J’ai souvent répété le slogan : un pour tous et tous pour un, et les proverbes malagasy : izay mitambatra, vato (ceux qui s’unissent sont forts comme la roche), izay misaraka, fasika (ceux qui sont divisés, sont comme du sable).

Mais l’unité et l’harmonie d’un groupe ne sera jamais acquise ;  sans cesse il faut la refaire, la reconquérir et la renforcer.

La responsabilité au travail

Ensuite j’ai parlé de leur responsabilité face à leur travail : il faut que leur travail soit bien fait, qu’ils l’aiment, et que fini, il devienne leur fierté, ainsi que la fierté de ceux qui nous ont aidés à réaliser nos rues, nos routes, nos écoles et nos maisons.

Le travail bien fini témoigne du sérieux du travailleur qui a fait cette œuvre.

Malheureusement on voit des hommes qui sont très distraits dans leur travail et la conséquence est que le travail est mal fait, ou à peu près, et cela démobilise la main d’œuvre qui constate les maçons absents à leur poste, et ce mauvais exemple tire vers le bas les plus jeunes.

Défendre la terre

Ensuite j’ai parlé sur la responsabilité et l’engagement à Akamasoa de chaque homme pour défendre le bien commun.

Autour de nos villages, rôdent des voleurs de terrain, qui cherchent à voler jusqu’au terrain qui appartient à Akamasoa, ou au diocèse d’Antananarivo. Les milliers de familles d’Akamasoa, qui ont en moyenne 4 ou 5 enfants, auraient bien aimé, elles aussi, s’accaparer des terres autour de nos villages ! Mais elles ont respecté la loi votée ensemble : ne jamais prendre possession d’un terrain qui appartient à autrui.

Akamasoa a acheté la plus grande partie de ses terres pour construire ses villages, et ce, au terme de beaucoup d’efforts et de souffrances. Et une partie a été cédée par l’Etat malagasy, étant des terres domaniales.

J’ai encouragé les hommes d’Akamasoa à défendre leur terre, et empêcher que la gabegie et l’anarchie s’installent à nos portes. Hier encore je parlais avec le commandant de brigade à côté de nos villages, pour lui demander de nous aider à repousser ces voleurs de terre, qui ne sont pas des pauvres, mais des gens malins payés par des gens qui ont des moyens, et qui s’accaparent des terres pour les revendre ensuite à des pauvres, afin de faire perdre la trace du vol.

Cet état d’anarchie nous fait mal, puisqu’il arrive à nos portes d’Akamasoa. C’est pour cela qu’aujourd’hui on a renforcé les esprits de chaque homme pour qu’il se sente partie prenante de la communauté et qu’il comprenne son devoir de défendre le bien public, et surtout la terre qu’Akamasoa a cédée aux familles les plus pauvres.

Je leur ai dit : en tant qu’Akamasoa, nous n’avons jamais cherché aucune bagarre avec personne. Nous avons toujours accueilli les personnes qui venaient demander secours à bras ouverts, avec respect et dignité. C’est autre chose de se voir attaquer par des bandes de jeunes, payés, qui sèment la peur et la violence pour s’approprier des terres qui ne leur appartiennent pas.

La dignité d’être humain

J’ai aussi réveillé leur fierté d’être homme courageux.

Combien de nos frères sont morts à cause d’une trop forte dose d’alcool ? Combien à cause d’une overdose de drogue ? On ne peut pas dire que ce soit la fierté de l’homme…Mais en revanche, c’est la fierté d’un homme d’exposer et donner sa vie pour le bien commun, de défendre son patrimoine, l’avenir de ses enfants, de sa famille et de sa patrie.

Dans un monde où les gens sont malnutris, mal payés, mal logés, mal soignés, il est certain que les gens ont tendance à baisser les bras et à devenir fatalistes, indifférents à tout ce qui concerne la vie communautaire.

Aujourd’hui à Akamasoa nous avons déjà gagné plusieurs batailles. Nous avons déjà des logements dignes, des espaces verts, un assainissement respectable, des écoles, des lieux de soin, de sport. Et bien que la vie soit toujours difficile, nous avons déjà de quoi être fiers. Contents des efforts faits et fiers du travail réalisé. Et aujourd’hui, il nous appartient de le défendre.

J’ai aussi insisté sur le proverbe malagasy : l’esprit fait la personne. Une personne qui n’a pas d’esprit devient insensible, voire une bête. Et c’est cet esprit là que le créateur nous a donné, nous devons le réveiller, le faire vivre et le nourrir tous les jours de la vérité, de la  justice, de la fraternité et du bien commun.

Le bon sens seul suffirait à nous orienter vers ces valeurs humaines et universelles !

Ce bon sens qui nous oblige aussi à prendre notre part de combat pour construire cette société à laquelle tous nous rêvons, une société où règnent le respect de chacun, le respect de la personne humaine, des droits de l’enfant et du bien public.

Convaincre, une tâche difficile

Cet effort de convaincre tout le temps est très difficile, parce qu’on ne peut pas parler calmement face à une foule, il faut que votre voix devienne votre arme de conviction. Des choses aussi importantes que la vie communautaire, la justice entre tous, cela ne peut pas s’imposer avec tiédeur et indolence.

C’est pour cela qu’après chaque réunion de ce genre là, puisque souvent nous n’avons pas de micro, je finis aphone !

Mais je suis content de voir les visages, durant la réunion d’1h, changer et se décontracter, devenir plus sereins, plus ouverts, plus confiants en eux-mêmes, et on sent qu’à ce moment là, ils étaient réceptifs. On sent qu’à ce moment on s’est retrouvé dans les mêmes ondes, et que le message est passé.

La preuve c’est qu’à chaque réunion, un homme se lève spontanément, car il a besoin d’exprimer le courage qu’il vient de découvrir en lui, et qu’il veut transmettre à ses frères, et s’écrie : le père a raison ! Il est temps qu’on se réveille, qu’on prenne notre part dans ce combat pour la justice et l’avenir de nos enfants

Et chaque réunion finit par des remerciements et un grand applaudissement.

Eh bien, nous avons gagné la bataille pour une ou deux semaines, et ensuite il faudra recommencer.

Sachez, vous qui nous aidez, que ce n’est pas facile !

Seul Dieu sait et a vu les efforts que nous avons déployés durant 27 ans pour convaincre nos frères pauvres de se mettre debout et retrouver dignité !

Et Le comble, c’est qu’on met autant voire plus d’efforts, pour convaincre ceux qui ont des moyens de nous aider à continuer ce travail !

 

NB : quelques photos de la réunion du vendredi 15 avril à Ambaniala et du samedi 16 dans le village de Cité Akamasoa Andralanitra.